En somme, le secret de Vienne, c’est d’avoir réussi à combiner la rigueur et l’efficacité germanique pour tout ce qui concerne la logistique urbaine, avec une douceur de vivre, un hédonisme et une lenteur presque méditerranéenne pour tout le reste.
On le sent dès les premiers pas. Les rues sont propres, les transports arrivent à l’heure, les poubelles sont triées avec une précision quasi militaire, les feux passent au vert au moment exact où le piéton s’apprête à traverser. L’eau du robinet est excellente, le métro est silencieux, les pistes cyclables sont parfaitement entretenues. Tout cela respire l’ordre, la prévoyance, cette fameuse Gründlichkeit allemande qui refuse le hasard et l’approximation.
Et pourtant, dès que l’on s’assoit, tout change.
Dans les cafés, le temps s’étire. On ne boit pas un café, on « prend » un café, expression qui en dit long. Le serveur ne vous presse jamais. On peut rester deux heures devant un seul Mélange, à lire le journal accroché à sa barre de bois, à regarder passer les gens, à ne rien faire. Les Viennois cultivent l’art de la nonchalance élégante. Ils savent que la vie n’est pas une course, mais une conversation prolongée, une tasse après l’autre.
Cette dualité se retrouve partout.
Les immeubles de la Ringstrasse sont d’une majesté impériale impeccable, mais à l’intérieur des cours, on découvre des jardins secrets, des fontaines et des bancs où l’on s’attarde. Les marchés (Naschmarkt en tête) sont organisés avec une logique quasi chirurgicale, mais on y flâne pendant des heures, on goûte, on discute, on regarde. Les musées sont d’une précision scientifique, mais on y entre aussi pour le plaisir de s’y perdre.
Vienne a compris quelque chose que peu de villes européennes maîtrisent : l’efficacité n’est pas l’ennemie du plaisir, elle en est même la condition. Parce que les trains arrivent à l’heure, on peut se permettre d’être en retard à un rendez-vous amical. Parce que la ville fonctionne parfaitement, on a le luxe de ne pas penser à elle et de se concentrer sur l’essentiel : le goût d’un Apfelstrudel, la lumière sur le canal, une conversation qui n’en finit pas.
C’est peut-être pour cela que Vienne reste si attachante. Elle offre la sécurité et le confort d’une ville du Nord, sans jamais renoncer à la sensualité et à la nonchalance du Sud. Une ville où l’on peut être à la fois sérieux et frivole, organisé et rêveur, productif et paresseux… parfois dans la même journée, parfois dans la même heure.
Le secret de Vienne, en définitive, n’est pas d’avoir choisi entre l’ordre et le plaisir.
C’est d’avoir refusé de choisir.