Il est des villes qui affichent leur puissance avec des gratte-ciels, des ports géants ou des zones industrielles longues comme des autoroutes. Aix-en-Provence n'a besoin de rien de tout cela. Sa puissance est plus discrète, plus ancienne, plus subtile aussi. Elle réside dans une certitude collective, profondément enracinée dans ses places, ses façades blondes et les conversations de ses terrasses : celle d'appartenir depuis toujours au bon côté des choses.
À Aix, même l'air semble différent. À moins de trente kilomètres de Marseille, la ville produit pourtant l'étrange sensation de se trouver dans un autre département, parfois même dans un autre pays. Le vacarme méditerranéen devient murmure, les immeubles se tassent à une hauteur raisonnable, les rues semblent surveillées par une armée invisible de copropriétaires attentifs et l'espace public paraît soumis à une forme de discipline collective dont Marseille s'est depuis longtemps affranchie. Ici, le désordre n'est pas une qualité urbaine. La civilisation commence par l'alignement des volets.
C'est précisément ce que constatait Émile Zola lorsqu'il transforma sa ville natale en Plassans, cette cité fictive qui irrigue les Rougon-Macquart et qui emprunte tant à Aix que l'on peine parfois à distinguer la fiction du reportage. Dans ses descriptions apparaît une société hiérarchisée, attentive aux réputations, dominée par des notables persuadés que leur vision du monde constitue naturellement l'ordre des choses. Plassans n'était pas seulement une ville. C'était un état d'esprit.
Un siècle et demi plus tard, le lecteur de Zola éprouve parfois une sensation étrange en parcourant le cours Mirabeau. Les magistrats du Second Empire ont été remplacés par des avocats d'affaires, des chefs d'entreprise, des professions libérales et des cadres supérieurs. Les salons bourgeois ont laissé place aux terrasses chauffées. Pourtant, quelque chose subsiste. Une conviction intime selon laquelle Aix représente une exception heureuse au milieu du tumulte provençal.
La Fontaine de la Rotonde ou l'art aixois de la condescendance
Peu de monuments racontent aussi bien une ville que la Fontaine de la Rotonde.
Les touristes admirent ses jets d'eau. Les Aixois connaissent son langage.
Là-haut, trois femmes de marbre distribuent symboliquement les rôles de la Provence. La Justice regarde Aix. Les Beaux-Arts regardent Avignon. L'Agriculture regarde Marseille.
À première vue, il s'agit d'une élégante allégorie du XIXe siècle.
À seconde vue, c'est une vanne monumentale adressée aux Marseillais depuis plus de cent cinquante ans.
Aix s'attribue la Justice, c'est-à-dire les magistrats, les institutions et la respectabilité. Avignon reçoit la Culture. Marseille, première ville de la région, son port, ses armateurs, ses commerçants, son cosmopolitisme et ses révolutions permanentes, hérite des légumes.
Le message est limpide.
Marseille produit.
Aix pense.
Marseille travaille.
Aix administre.
Marseille s'agite.
Aix décide.
Personne n'aurait osé écrire une telle insolence dans un discours officiel. Les sculpteurs l'ont gravée dans le marbre.
Pierre blonde et certitudes dorées
La véritable couleur d'Aix n'est pas le bleu de son ciel mais le jaune de ses murs.
Une grande partie de cette harmonie visuelle provient de la pierre de Rognes, dont les nuances chaudes captent la lumière provençale et enveloppent le centre historique d'un éclat presque irréel. À certaines heures, les façades semblent avoir été peintes avec du miel, du sable et de la poussière d'or.
Cette lumière explique beaucoup de choses.
Elle explique pourquoi Cézanne revenait sans cesse peindre ici.
Elle explique l'attachement des habitants à leur ville.
Elle explique aussi pourquoi Aix se regarde parfois elle-même avec autant de satisfaction.
Car lorsqu'on habite dans un décor pareil, il devient facile de croire que l'histoire vous a accordé un traitement de faveur.
Derrière la respectabilité, la Provence
Aix adore se présenter comme une grande dame provençale.
Mais derrière les façades impeccables se cache toujours la vieille Provence moqueuse.
Les sculptures grivoises, les symboles de fertilité, certaines formes architecturales que les guides touristiques évoquent avec un sourire entendu rappellent que la ville n'est pas uniquement un manuel de savoir-vivre bourgeois. Sous le vernis académique subsiste un tempérament méridional plus libre, plus ironique et parfois beaucoup plus irrévérencieux qu'on ne l'imagine.
Comme souvent en Provence, le sérieux n'est jamais loin du pastiche.
Les héritiers de Plassans
Pour comprendre Aix, il faut peut-être regarder moins les bâtiments que les réseaux.
Car la ville fonctionne depuis longtemps sur un principe simple : la transmission.
Transmission des patrimoines.
Transmission des adresses.
Transmission des relations.
Transmission des positions sociales.
Transmission parfois du pouvoir lui-même.
Les familles corses, très présentes dans les élites provençales depuis des générations, participent pleinement à cette histoire locale où les liens de confiance, les cercles de connaissance et les fidélités anciennes jouent souvent un rôle aussi important que les institutions elles-mêmes.
À Marseille, les fortunes se font et se défont avec une rapidité impressionnante. La ville absorbe des vagues migratoires, produit sans cesse de nouveaux visages et renouvelle ses élites.
À Aix, les noms circulent de génération en génération.
Le changement existe.
Mais il emprunte généralement des chemins soigneusement balisés.
Les Joissains ou la victoire de la continuité
C'est dans ce contexte qu'il faut observer la dynastie Joissains.
Le sujet dépasse largement les personnes.
Il raconte quelque chose du tempérament aixois.
Lorsque Maryse Joissains fut définitivement condamnée en 2021 pour prise illégale d'intérêts et détournement de fonds publics, beaucoup imaginaient la fin d'un système politique installé depuis des décennies. Pourtant, la ville n'a jamais totalement rompu avec cet héritage. Les condamnations existent, les controverses aussi, mais une partie significative de l'électorat continue de regarder cette histoire à travers un autre prisme : celui de la gestion, de la stabilité et de la défense du modèle aixois.
D'une certaine manière, les Joissains sont peut-être les cousins provençaux des Balkany.
Non pas parce que les situations seraient identiques.
Mais parce qu'ils illustrent le même paradoxe français : la capacité de certains élus à conserver une solide base de soutien malgré les affaires judiciaires.
Comme si une partie des électeurs répondait :
« Oui, mais regardez la ville. »
Aix adore le changement, à condition qu'il ne change rien
C'est sans doute la phrase qui résume le mieux la ville.
Aix adore les nouveaux restaurants, les galeries contemporaines, les festivals, les étudiants internationaux, les concepts innovants et les discours sur la modernité.
Mais Aix adore davantage encore la continuité.
La ville célèbre volontiers le mouvement tant qu'il ne menace pas son équilibre.
Elle accueille les nouveautés tant qu'elles respectent les hiérarchies existantes.
Elle valorise le progrès tant qu'il ne bouleverse pas les fondations.
Zola avait déjà tout vu.
Il avait compris que Plassans fonctionnait moins comme une ville que comme un organisme chargé de reproduire son propre modèle.
Le scandale, c'est que ça marche
Et c'est là que les critiques d'Aix se retrouvent souvent en difficulté.
Car la ville accumule effectivement nombre des défauts traditionnellement attribués à la bourgeoisie : l'entre-soi, la prudence excessive, une certaine condescendance sociale, le poids des réseaux, la méfiance envers les ruptures.
Mais elle produit également ce qu'elle promet.
Des rues entretenues.
Un patrimoine remarquable.
Une offre culturelle exceptionnelle.
Une sécurité relativement élevée.
Une qualité de vie recherchée bien au-delà de la Provence.
Autrement dit, les habitants disposent chaque jour d'arguments concrets pour défendre un système que d'autres regardent avec scepticisme.
C'est tout le paradoxe aixois.
Zola s'y sentait à l'étroit et rêvait de Paris.
Aujourd'hui, des milliers de Français rêvent exactement de l'inverse.
Ils cherchent une maison à Aix.
Un appartement près du cours Mirabeau.
Une terrasse sous les platanes.
Comme si Plassans avait fini par gagner.
Comme si la vieille ville des notables était devenue, avec le temps, l'une des formes les plus désirables de la douceur de vivre française.
Et c'est sans doute ce qui agace le plus ses détracteurs : malgré ses prétentions parfois démesurées pour une ville de seulement quelques dizaines de milliers d'habitants, malgré son goût immodéré pour elle-même, malgré ses dynasties politiques, ses réseaux et ses certitudes, Aix continue obstinément à donner envie d'y vivre.